Washington durcit le ton contre la régulation européenne de la tech

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Thierry Breton

Les tensions entre Washington et Bruxelles autour de la régulation du numérique franchissent un nouveau seuil. Mardi, l’administration américaine a décidé d’interdire l’accès à son territoire à cinq personnalités européennes accusées de promouvoir une régulation jugée attentatoire à la liberté d’expression et aux intérêts américains. La décision, annoncée par le département d’État puis confirmée par le secrétaire d’État Marco Rubio, vise notamment Thierry Breton, ancien commissaire européen au Marché intérieur et figure centrale de la stratégie européenne de contrôle des grandes plateformes numériques.

Cette mesure intervient dans un contexte de crispation croissante entre les États-Unis et l’Union européenne sur les règles encadrant les services numériques, en particulier celles issues de la directive européenne sur les services numériques. Aux yeux de Washington, ces dispositifs constituent une forme de censure extraterritoriale ciblant prioritairement les entreprises technologiques américaines.

Paris dénonce une décision politique

La réaction française n’a pas tardé. Dans un message publié sur X, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a déclaré que « la France dénonce avec la plus grande fermeté la restriction de visa prise par les États-Unis à l’encontre de Thierry Breton, ancien ministre et commissaire européen, et quatre autres personnalités européennes ». Il a ajouté que « les peuples de l’Europe sont libres et souverains et ne sauraient se faire imposer par d’autres les règles s’appliquant à leur espace numérique ».

Du côté américain, le département d’État justifie ces sanctions par la nécessité de défendre la liberté d’expression. Les agissements des personnes visées « s’apparentent à de la censure au détriment des intérêts américains », a-t-il affirmé. Marco Rubio est allé plus loin en dénonçant sur X « des actions concertées menées par des idéologues européens pour contraindre les plateformes américaines à sanctionner des opinions américaines auxquelles ils s’opposent », évoquant même l’existence d’« un complexe industriel mondial de la censure ».

Thierry Breton, symbole de la régulation européenne

Parmi les cinq personnalités sanctionnées, Thierry Breton est de loin la plus connue. Ancien ministre français de l’Économie, il a occupé le poste de commissaire européen au Marché intérieur entre 2019 et 2024. À ce titre, il a été l’un des principaux architectes de l’arsenal réglementaire européen sur le numérique, en particulier de la directive sur les services numériques, qui impose aux plateformes des obligations accrues de modération, de transparence et de lutte contre les contenus illicites.

Cette réglementation, saluée en Europe comme une réponse aux dérives des réseaux sociaux, est perçue à Washington comme une remise en cause directe du modèle américain de liberté d’expression. Les autorités américaines estiment que ces règles contraignent les entreprises technologiques à modérer des contenus relevant du débat politique aux États-Unis.

Des ONG également visées

Les quatre autres personnes frappées par les restrictions de visas sont des responsables d’organisations non gouvernementales engagées dans la lutte contre la désinformation et la haine en ligne. Il s’agit d’Imran Ahmed, directeur du Center for Countering Digital Hate au Royaume-Uni, de Clare Melford, à la tête du Global Disinformation Index basé à Londres, ainsi que d’Anna-Lena von Hodenberg et Josephine Ballon, toutes deux membres de l’ONG allemande HateAid.

Leur inclusion dans cette liste illustre l’élargissement du bras de fer au-delà des institutions européennes. Washington accuse ces organisations d’exercer une pression idéologique sur les plateformes américaines et de participer à des mécanismes de censure indirecte, en influençant les politiques de modération des contenus.

L’Europe dans le collimateur de Washington

Cette décision s’inscrit dans une offensive plus large menée par Donald Trump contre l’Union européenne depuis son retour à la Maison-Blanche. Début décembre, Bruxelles avait infligé une amende de 140 millions de dollars à X, le réseau social d’Elon Musk, une sanction qui avait suscité une vive réaction de Marco Rubio, dénonçant alors « une attaque contre toutes les plateformes technologiques américaines et le peuple américain par des gouvernements étrangers ».

Dans sa nouvelle Stratégie de sécurité nationale, Washington adopte un ton particulièrement critique envers l’Europe, évoquant un « effacement civilisationnel » du continent. Le document cible notamment les institutions européennes accusées de « saper la liberté politique et la souveraineté », mais aussi les politiques migratoires, la régulation de la liberté d’expression et la perte de confiance identitaire.

Cette ligne dure avait déjà été illustrée en février par le vice-président américain JD Vance, lors d’un discours à Munich affirmant que la liberté d’expression « reculait » en Europe, des propos qui avaient suscité une vive émotion sur le continent.

Un bras de fer appelé à durer

En mai, Marco Rubio avait annoncé son intention de restreindre les visas de ressortissants étrangers accusés de « censurer les Américains », affirmant que la liberté d’expression était « essentielle au mode de vie américain ». Un mémo récent du département d’État évoque également de possibles restrictions sur certains visas de travail dans la tech, notamment pour des profils spécialisés dans la modération de contenus.

Le Réseau international de vérification des faits, basé aux États-Unis, a fait part de sa « profonde préoccupation » face à ces orientations. Pour Bruxelles, qui dispose aujourd’hui de l’arsenal juridique le plus abouti au monde en matière de régulation du numérique, l’épisode confirme que la bataille autour des règles de la tech est devenue un enjeu diplomatique majeur entre l’Europe et les États-Unis.

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