L’idée avait fait sourire en 2019. Elle revient aujourd’hui comme un sujet de travail assumé à Washington. Donald Trump, de retour au centre du jeu politique américain, pousse à nouveau l’hypothèse d’un basculement du Groenland dans l’orbite américaine. Officiellement, l’argument est celui de la sécurité nationale. Officieusement, il s’agit d’un pari géopolitique d’ampleur historique.
Territoire autonome rattaché au Danemark, le Groenland couvre 2,17 millions de kilomètres carrés, soit près de quatre fois la superficie de la France, pour seulement 56 000 habitants. Un contraste qui alimente les projections les plus extrêmes sur son avenir stratégique.
Un sous sol stratégique au cœur des convoitises
Le principal moteur de l’intérêt américain réside sous la glace. Le Groenland concentre des ressources considérées comme critiques au XXIᵉ siècle : terres rares, minerais stratégiques, hydrocarbures offshore. Selon les estimations géologiques américaines, l’île recèlerait les plus importants gisements de terres rares hors de Chine, ainsi que l’équivalent de plusieurs milliards de barils de pétrole et des volumes considérables de gaz naturel.
Ces ressources sont toutefois loin d’être immédiatement exploitables. La majorité du territoire est recouverte par une épaisse calotte glaciaire, les conditions climatiques restent extrêmes et les infrastructures quasi inexistantes. Autrement dit, la valeur brute du sous sol ne correspond pas à une valeur économique directement mobilisable.
Une prime géostratégique difficile à chiffrer
Au delà des minerais, le Groenland occupe une position clé dans l’Atlantique Nord, à la jonction des routes maritimes entre l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Arctique. À mesure que la fonte des glaces ouvre de nouveaux passages, le contrôle de cette zone devient un enjeu central de rivalité entre grandes puissances.
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Les États-Unis disposent déjà d’une présence militaire sur l’île, notamment à travers la base aérienne de Thulé, intégrée au dispositif de défense antimissile américain. Pour Washington, renforcer son contrôle sur le Groenland permettrait de verrouiller l’Arctique face à la Russie et à la Chine, de sécuriser les routes maritimes émergentes et de consolider son dispositif de surveillance stratégique.
Certains centres de réflexion américains évoquent une « prime géostratégique » qui, à elle seule, pourrait représenter plusieurs milliers de milliards de dollars en valeur théorique, sur le modèle du contrôle d’autres points névralgiques mondiaux.
Combien vaudrait réellement le Groenland
La question du prix reste la plus incertaine. Les estimations varient dans des proportions vertigineuses. En se basant uniquement sur les ressources naturelles supposées, certains économistes avancent une valeur de quelques centaines de milliards de dollars. En intégrant la dimension stratégique, les chiffres grimpent à plusieurs milliers de milliards.
À l’inverse, une approche historique fondée sur les précédentes acquisitions territoriales américaines, comme l’Alaska ou la Louisiane, conduit à des montants bien plus faibles, de l’ordre de quelques dizaines de milliards. À cela s’ajouterait le remboursement implicite des transferts budgétaires versés chaque année par le Danemark, estimés entre 500 et 600 millions d’euros.
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Une autre hypothèse, évoquée à Washington, consisterait à verser directement une compensation financière aux habitants du Groenland, dans un scénario de « sécession assistée ». À 100 000 dollars par personne, l’opération coûterait moins de 6 milliards de dollars. Une option politiquement explosive.
Un rejet catégorique côté groenlandais et danois
Sur le terrain, les réactions sont sans ambiguïté. Les autorités groenlandaises rappellent que le territoire n’est pas à vendre et que son avenir relève exclusivement de la volonté de sa population. Même fermeté à Copenhague, où le gouvernement danois refuse toute discussion sur une cession territoriale.
Juridiquement, un tel scénario supposerait un référendum local, une modification profonde des statuts d’autonomie et un accord politique d’une ampleur sans précédent entre alliés occidentaux. Un processus long, incertain et politiquement risqué.
Une logique plus politique qu’économique
Pour de nombreux analystes, l’opération serait, à court et moyen terme, économiquement irrationnelle. Les États-Unis disposent déjà d’un accès privilégié au territoire, de capacités militaires existantes et de marges de manœuvre diplomatiques suffisantes pour sécuriser leurs intérêts sans provoquer une crise majeure avec l’Europe.
Derrière cette ambition se dessine aussi une logique de puissance et de symbolique territoriale. En intégrant le Groenland, les États-Unis deviendraient officiellement le plus vaste pays du monde, dépassant la Russie. Un argument qui, chez Donald Trump, n’est jamais totalement anecdotique.
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À ce stade, le Groenland reste donc moins un projet concret qu’un révélateur des nouvelles lignes de fracture géopolitiques à l’œuvre dans l’Arctique. Mais dans un monde où les équilibres stratégiques se redessinent rapidement, l’hypothèse, autrefois jugée fantasque, n’est plus totalement théorique.


