Le Ghana s’apprête à porter le combat mémoriel sur la scène internationale. En mars, une résolution sera déposée à l’Assemblée générale des Nations unies pour qualifier la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage de « crime le plus grave contre l’humanité ». L’annonce a été faite par le président ghanéen John Mahama à la clôture du sommet annuel de l’Union africaine à Addis Abeba.
« Cette résolution aux Nations unies n’est que la première étape », a déclaré John Mahama. « La vérité sera enfin reconnue : la traite transatlantique des esclaves a été la plus grande injustice et le plus grand crime contre l’humanité. » Derrière cette initiative diplomatique, Accra entend rallier un large front d’États africains et caribéens pour inscrire officiellement cette qualification dans les textes des Nations unies.
Une qualification déjà reconnue, mais pas hiérarchisée
Sur le plan juridique, l’esclavage et la traite négrière sont déjà considérés comme des crimes contre l’humanité. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, adopté en 1998, inclut l’esclavage dans la liste des crimes imprescriptibles. L’Assemblée générale de l’ONU a par ailleurs proclamé, en 2007, le 25 mars Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique.
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En 2001, la conférence mondiale contre le racisme de Durban avait reconnu que « l’esclavage et la traite des esclaves, notamment la traite transatlantique, constituent un crime contre l’humanité ». Mais la démarche ghanéenne va plus loin : il s’agit cette fois de désigner la traite comme « le plus grave » des crimes contre l’humanité, introduisant une forme de hiérarchisation symbolique.
Selon les estimations des historiens, entre le XVIe et le XIXe siècle, environ 12 à 15 millions d’Africains ont été déportés à travers l’Atlantique. Près de deux millions seraient morts durant la traversée. L’Afrique de l’Ouest, dont l’actuel Ghana, figurait parmi les principaux points de départ. Les forts côtiers de Cape Coast et d’Elmina, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, demeurent les vestiges les plus emblématiques de cette histoire.
L’ombre des réparations
Au-delà de la reconnaissance symbolique, la question des réparations affleure. Le prédécesseur de John Mahama, Nana Akufo-Addo, avait appelé en 2023 à une action concertée pour obtenir des compensations pour l’esclavage et la colonisation. La Communauté caribéenne, la Caricom, a adopté dès 2013 un plan en dix points réclamant des réparations aux anciennes puissances coloniales européennes.
John Mahama se veut prudent sur ce terrain. « Il ne s’agit pas seulement d’une compensation financière, il s’agit de rétablir la vérité historique », a-t-il affirmé. « L’adoption de cette résolution n’effacera pas l’histoire, mais elle la reconnaîtra. » Dans un contexte où plusieurs États européens ont exprimé des regrets, sans aller jusqu’à des excuses formelles assorties d’indemnisations, la bataille s’annonce diplomatiquement sensible.
La France a reconnu en 2001, avec la loi Taubira, que la traite et l’esclavage constituaient un crime contre l’humanité. Le Royaume-Uni et le Portugal ont multiplié ces dernières années les gestes mémoriels, tandis que les Pays-Bas ont officiellement présenté des excuses en 2022. Aucune de ces démarches n’a toutefois débouché sur un mécanisme international de réparations.
Un vote hautement politique à l’Assemblée générale
À l’Assemblée générale des Nations unies, où chaque État dispose d’une voix, l’adoption d’une résolution dépendra de la capacité du Ghana à fédérer au-delà du bloc africain et caribéen. Les résolutions de l’Assemblée n’ont pas de valeur juridiquement contraignante, mais elles possèdent une forte portée symbolique et politique.
Le débat pourrait raviver des tensions Nord Sud, dans un contexte marqué par les discussions sur la justice climatique, la restitution des biens culturels et la réforme de la gouvernance mondiale. Plusieurs diplomates soulignent que l’introduction de la notion de « crime le plus grave » pourrait susciter des réserves, notamment parmi des États attachés à une lecture juridique stricte des catégories pénales internationales.
Pour Accra, l’enjeu dépasse la seule mémoire. Le Ghana, première colonie d’Afrique subsaharienne à avoir accédé à l’indépendance en 1957 sous l’impulsion de Kwame Nkrumah, cherche à se positionner comme porte voix du continent sur les questions historiques et morales. En inscrivant la traite transatlantique au cœur du débat multilatéral, John Mahama entend ancrer cette revendication dans l’agenda international.
Reste à savoir si l’Assemblée générale acceptera de franchir ce pas symbolique. Si la résolution est adoptée, elle pourrait servir de base à de nouvelles initiatives diplomatiques sur la reconnaissance, l’éducation et, à terme, les réparations. Si elle échoue, elle aura néanmoins contribué à replacer au centre des débats une page fondatrice et douloureuse de l’histoire mondiale.


