« Et la joie de vivre » : Gisèle Pelicot, écrire après l’indicible

Dans un livre attendu, Gisèle Pelicot revient sur les viols qu’elle a subis durant des années sous soumission chimique, organisés par son mari. Un texte sobre, sans pathos, qui fait de la parole un acte politique.

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Son visage est devenu, malgré elle, l’un des symboles d’un procès hors norme. Pendant des mois, devant la cour criminelle du Vaucluse, Gisèle Pelicot a écouté le récit méthodique des violences qu’elle avait subies sans en avoir conscience. Drogue versée dans son verre, corps livré à des inconnus recrutés sur internet par son époux, Dominique Pelicot. Plus de 200 viols recensés par les enquêteurs, commis sur près d’une décennie.

Avec ce livre, Gisèle Pelicot ne cherche ni l’effet ni la revanche. Elle raconte. Elle reconstitue. Elle interroge ce que signifie vivre après avoir découvert que sa propre existence a été confisquée, exploitée, mise en scène. Le texte, écrit dans une langue simple et directe, refuse les artifices. Il s’impose par sa retenue.

« Je n’étais pas consentante, j’étais inconsciente »

L’un des fils conducteurs du livre tient dans cette phrase, devenue centrale lors du procès : « Je n’étais pas consentante, j’étais inconsciente. » À travers ces mots, Gisèle Pelicot ne se contente pas de rappeler un fait médical. Elle démonte un argumentaire, celui qui, trop souvent, brouille la frontière entre absence de résistance et consentement.

Elle décrit la sidération au moment de la découverte des vidéos, saisies par les enquêteurs en 2020. Des dizaines d’hommes, filmés, identifiés pour la plupart. Certains voisins, d’autres retraités, artisans, employés. Aucun profil type. Le livre insiste sur cette banalité glaçante. « Ce ne sont pas des monstres, ce sont des hommes ordinaires », écrit-elle en substance, refusant de faire de l’affaire une aberration isolée.

Ce faisant, l’ouvrage dépasse le seul récit autobiographique. Il interroge une culture. Celle d’un imaginaire pornographique banalisé, d’une circulation numérique sans contrôle, d’une masculinité qui s’autorise le corps d’une femme rendue muette par les produits chimiques.

Le procès comme bascule

Le procès, qui s’est tenu à l’automne 2024 à Avignon, occupe une place centrale dans le récit. Gisèle Pelicot y raconte la décision de ne pas demander le huis clos. « La honte doit changer de camp », a-t-elle déclaré à l’audience, phrase devenue emblématique. En choisissant la publicité des débats, elle a transformé une affaire intime en affaire publique.

Dans le livre, elle revient sur cette décision, mûrie avec ses enfants. Exposer les faits, entendre les accusés, affronter les regards. Non pour se mettre en scène, mais pour empêcher que l’histoire ne soit confisquée par d’autres. Le texte souligne la violence des audiences, la répétition des images, la froideur des expertises.

L’ouvrage donne aussi à voir l’entourage. Les enfants, confrontés à la double trahison d’un père et à la souffrance d’une mère. Les amies, les soutiens anonymes. Cette dimension collective est l’un des aspects les plus marquants du récit. La victime n’est plus seule. Elle devient porte-voix.

Un livre qui dépasse le fait divers

Le succès éditorial, immédiat, dit quelque chose de l’époque. Tiré à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires dès sa sortie, le livre s’inscrit dans une séquence où la parole des femmes, des violences conjugales aux agressions sexuelles, occupe le devant de la scène publique. Mais ici, la mécanique criminelle frappe par son ampleur et sa durée.

Gisèle Pelicot ne revendique pas un statut de militante. Elle écrit pour comprendre, pour transmettre, pour éviter l’effacement. « Je veux que mes petits-enfants sachent que je ne me suis pas tue », confie-t-elle. La phrase résume l’ambition du livre.

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Après des études en Affaires Publiques et à HEC Montréal, Timothé devient journaliste pigiste. Il collabore avec de nombreux médias français depuis Montréal.
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