Olivier Assayas s’attaque avec Le Mage du Kremlin à l’un des objets politiques les plus opaques et les plus redoutés du début du XXIᵉ siècle : la naissance du poutinisme. Adapté du roman de Giuliano da Empoli, le film ne cherche ni la reconstitution spectaculaire ni le biopic frontal. Il préfère s’installer dans les coulisses, là où se fabriquent les récits, où s’organise la mise en scène du pouvoir et où l’image devient une arme stratégique. Une ambition intellectuelle forte, parfois étouffée par une mise en forme trop démonstrative.
Le pouvoir comme construction narrative
Fidèle à ses obsessions, Olivier Assayas poursuit ici son exploration des systèmes de domination contemporains. Depuis Demonlover jusqu’à Carlos, son cinéma interroge la circulation des images, des récits et des idéologies dans un monde globalisé. Le Mage du Kremlin s’inscrit pleinement dans cette continuité, en déplaçant le regard vers la Russie post soviétique, au moment précis où le vide idéologique laissé par l’effondrement de l’URSS appelle une recomposition autoritaire.
Le choix de centrer le récit sur Vadim Baranov, stratège fictif inspiré de Vladislav Sourkov, est déterminant. Le film ne raconte pas Vladimir Poutine, mais la fabrique de son pouvoir. Ce déplacement permet à Assayas de contourner l’écueil de la caricature et de concentrer son propos sur l’ingénierie politique, la manipulation symbolique et la transformation du réel en fiction gouvernable. Le pouvoir n’est plus un homme, mais un dispositif.
Une fresque fragmentée, entre fiction et archives
La narration éclatée, structurée en flashbacks et chapitres successifs, épouse cette logique de déconstruction. Le film assemble fragments biographiques, scènes de conseil, réunions feutrées et images d’archives, des attentats de 1999 à la montée progressive d’un régime vertical. Cette hybridation entre fiction et réel cherche à inscrire le récit dans une temporalité identifiable, tout en conservant une distance romanesque.
Sur le papier, le dispositif est séduisant. À l’écran, il peine parfois à trouver son rythme. La voix off, omniprésente, alourdit un récit déjà très conceptuel. Là où le cinéma pourrait suggérer, Assayas choisit souvent d’expliquer. Le film pense beaucoup, dit beaucoup, mais montre peu la violence concrète de ce qu’il décrit. La terreur diffuse, la sidération collective, la peur comme moteur politique restent des abstractions plus que des expériences sensibles.
Des interprètes solides, une mise en scène trop sage
Paul Dano incarne Vadim Baranov avec une justesse retenue. Son jeu traduit la fatigue morale, la lucidité tardive et le vertige d’un homme pris au piège de sa propre création. Face à lui, Jude Law compose un Vladimir Poutine glaçant par son mutisme et son opacité. Assayas a l’intelligence de le maintenir à distance, presque en périphérie du récit. Le pouvoir ne s’incarne jamais totalement, il plane.
Alicia Vikander, dans le rôle de Ksenia, apporte une dimension plus intime au film. Son personnage, fragile et désenchanté, offre un contre champ émotionnel à ce monde de calculs et de récits fabriqués. Mais ces respirations restent trop rares pour véritablement fissurer la froideur d’ensemble.
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Visuellement, Le Mage du Kremlin impressionne par sa rigueur, mais déçoit par son manque de prise de risque. La mise en scène demeure illustrative, parfois académique, comme si le film craignait de perdre sa lisibilité en laissant place à l’ambiguïté ou au trouble. Or c’est précisément là que le sujet appelait une forme plus radicale.
Un film lucide, mais prisonnier de son discours
Le Mage du Kremlin pose des questions essentielles sur la nature du pouvoir contemporain, sur la confusion entretenue entre vérité et fiction, sur la manière dont un peuple peut être façonné par des récits plus que par des faits. Mais cette lucidité intellectuelle ne se transforme jamais complètement en vertige cinématographique.
En choisissant l’analyse plutôt que l’incarnation, Olivier Assayas signe un film stimulant, cohérent, mais émotionnellement distant. Le pouvoir y est disséqué avec précision, mais rarement ressenti. Cette froideur assumée fait la force du projet, autant qu’elle en constitue la limite.
Le Mage du Kremlin laisse ainsi une impression ambivalente : celle d’un film nécessaire, intelligent, mais trop sage pour saisir pleinement la violence symbolique du régime qu’il ausculte. Un cinéma de la compréhension plus que du choc, qui séduira les esprits analytiques, mais frustrera ceux qui attendaient un véritable thriller politique.
Le Mage du Kremlin – fiche technique
Réalisation : OLIVIER ASSAYAS
Scénario : OLIVIER ASSAYAS et EMMANUEL CARRÈRE (d’après le roman éponyme de GIULIANO DA EMPOLI © Editions Gallimard, 2022)
Interprètes : PAUL DANO, ALICIA VIKANDER, TOM STURRIDGE, JUDE LAW, WILL KEEN, JEFFREY WRIGHT, ANDREI ZAYATS, KASPARS KAMBALA, ANDRIS KEISS
Photographie : YORICK LE SAUX
Décors : FRANCOIS-RENAUD LABARTHE
Costumes : JÜRGEN DOERING
Montage : MARION MONNIER
1ère Assistante réalisateur : DOMINIQUE DELANY
Scripte : CHRISTELLE MEAUX
Son : NICOLAS CANTIN, NICOLAS MOREAU, GWENNOLE LE BORGNE, SARAH LELU, OLIVIER GOINARD
Casting : ANTOINETTE BOULAT
Producteurs exécutifs : SYLVIE BARTHET, STUART MANASHIL, LEE BRODA, JEFF RICE, ROBERT McLEAN, MICHAEL PALETTA, THOMAS PIERCE
Producteurs : OLIVIER DELBOSC et SIDONIE DUMAS
Société de production : CURIOSA FILMS, GAUMONT
Pays de production : FRANCE
Société de distribution France : GAUMONT
Durée : 2h25
Genre : Drame
Date de sortie : 21 janvier 2026


