La scène, filmée et largement relayée sur les réseaux sociaux, a choqué bien au-delà des 80 000 habitants de la principauté d’Andorre. Le week-end des 14 et 15 février, à Encamp, l’un des hauts lieux du carnaval andorran, le traditionnel « roi Carnestoltes » a été présenté cette année sous les traits d’une effigie aux couleurs du drapeau israélien, ornée d’une étoile de David.
Comme le veut la tradition catalane, le mannequin a fait l’objet d’un simulacre de procès public, avant d’être symboliquement pendu, fusillé puis brûlé sur la place centrale. Mais le choix des symboles a immédiatement suscité l’indignation de la petite communauté juive du pays et de plusieurs responsables associatifs en France et en Espagne.
« Ils l’ont jugé, condamné à mort et exécuté en le fusillant et en le brûlant. C’est totalement inacceptable », a déclaré Esther Pujol, membre de la communauté juive andorrane, dans des propos relayés par plusieurs médias locaux.
Une tradition carnavalesque sous tension
Le personnage de Carnestoltes, issu des traditions du carnaval catalan, incarne l’excès et la transgression. Son « procès » public et sa mise à mort symbolique marquent la fin des festivités, avant l’entrée dans le carême. Chaque année, les organisateurs choisissent un thème lié à l’actualité politique ou sociale.
La commission des fêtes d’Encamp a assuré qu’il n’y avait « aucune volonté d’offenser une religion, un peuple ou un État ». Dans un communiqué, elle rappelle que le carnaval repose sur « la satire et la caricature politique », et que l’édition 2026 évoquait également des sujets locaux comme la crise du logement, les investissements étrangers ou la montée de l’extrême droite dans plusieurs pays.
Mais l’utilisation explicite de l’étoile de David, symbole religieux et identitaire du judaïsme, associée à une exécution publique, est jugée par ses détracteurs comme franchissant une ligne rouge. La communauté juive d’Andorre, estimée à environ 150 à 200 membres selon le Diari d’Andorra, considère que la scène dépasse la critique d’un gouvernement pour viser une identité.
Réactions en France et en Espagne
La polémique a rapidement traversé la frontière. Franck Touboul, président du Crif Toulouse Occitanie, a dénoncé une attitude « indigne, scandaleuse et provocante », estimant que les autorités andorranes auraient dû « condamner cet antisémitisme » plutôt que de l’expliquer par la tradition carnavalesque.
Le rappel n’est pas anodin : le chef de l’État français est l’un des deux coprinces d’Andorre, aux côtés de l’évêque d’Urgell en Espagne, en vertu d’un statut institutionnel unique hérité du Moyen Âge et consacré par la Constitution andorrane de 1993. Même si le rôle du coprince français est essentiellement symbolique, la dimension diplomatique de l’affaire est scrutée.
Pour l’heure, le gouvernement andorran n’a pas annoncé de poursuites ni de sanctions. En Andorre, la législation pénale réprime l’incitation à la haine et la discrimination pour des motifs religieux ou nationaux. Reste à déterminer si la mise en scène carnavalesque peut relever de cette qualification ou si elle est protégée par la liberté d’expression artistique.
Un contexte international inflammable
L’incident intervient dans un climat international particulièrement tendu autour du conflit israélo palestinien. En Europe, plusieurs manifestations culturelles ont récemment été au cœur de controverses liées à l’utilisation de symboles nationaux ou religieux dans des performances artistiques.
Pour certains juristes, la question centrale porte sur la distinction entre critique d’un État et stigmatisation d’un groupe religieux. Assimiler un symbole religieux à une figure vouée à la destruction peut être interprété comme une essentialisation, estiment-ils, surtout dans un continent marqué par l’histoire des persécutions antisémites.
Du côté des organisateurs du carnaval, on insiste sur la dimension politique et non religieuse de la satire. Mais la séquence, largement diffusée en ligne, a déjà terni l’image d’Andorre, micro État pyrénéen dont l’économie repose largement sur le tourisme et le commerce.
La controverse pourrait désormais se déplacer sur le terrain judiciaire ou diplomatique. « La communauté juive de France se réserve le droit d’attaquer en justice et de procéder par tous les moyens de communication afin d’obtenir des sanctions et un boycott envers la principauté d’Andorre », a prévenu Franck Touboul.


