Bruxelles assouplit la sortie du thermique après 2035

Face au ralentissement du marché automobile et aux difficultés industrielles du secteur, l’Union européenne renonce au tout électrique strict en 2035. Les constructeurs pourront continuer à vendre une part limitée de véhicules thermiques ou hybrides, sous conditions climatiques et industrielles renforcées.

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Deux ans après avoir acté la fin de la vente des voitures essence et diesel neuves en 2035, Bruxelles revoit sa doctrine. La Commission européenne a annoncé mardi un assouplissement du dispositif, autorisant après cette date la commercialisation encadrée de véhicules thermiques ou hybrides. Une inflexion majeure d’une mesure emblématique du Pacte vert européen, présentée à l’origine comme un tournant irréversible de la politique climatique de l’UE.

Officiellement, l’objectif de neutralité carbone dans les transports reste inchangé. Mais la Commission reconnaît désormais que le rythme de l’électrification ne correspond ni aux attentes initiales, ni aux capacités industrielles actuelles du continent. « L’objectif reste le même, les flexibilités sont en réalité des réalités pragmatiques au vu de l’adhésion des consommateurs et des difficultés industrielles », a déclaré le commissaire européen Stéphane Séjourné.

Un plafond strict et des émissions à compenser

Dans les faits, les constructeurs ne retrouveront pas une liberté totale après 2035. Les ventes de véhicules thermiques ou hybrides devront rester marginales, dans des proportions qui seront précisées par voie réglementaire dans les prochains mois. Ces ventes seront assorties d’obligations strictes de compensation des émissions de CO2, soit par des mécanismes internes aux groupes, soit via l’achat de crédits carbone.

La Commission souhaite ainsi éviter un contournement massif de la trajectoire climatique. Le dispositif s’inscrit dans la continuité des normes CO2 déjà en vigueur, qui imposent aux constructeurs une réduction de 55 pour cent des émissions moyennes de leurs flottes d’ici 2030 par rapport à 2021, sous peine d’amendes pouvant atteindre plusieurs milliards d’euros. En 2023, plusieurs groupes, dont Volkswagen et Stellantis, avaient déjà alerté sur le risque de sanctions financières en cas de ventes électriques insuffisantes.

« L’industrie automobile européenne est en danger de mort »

Ce revirement intervient dans un contexte de fragilisation rapide de l’industrie automobile européenne. En 2024, la part de marché des véhicules électriques dans l’UE a stagné autour de 14 pour cent, loin des trajectoires initialement anticipées. Dans le même temps, les constructeurs chinois ont vu leurs ventes progresser de plus de 30 pour cent sur le continent, portées par des modèles moins chers et une intégration verticale des batteries.

« L’industrie automobile européenne est en danger de mort », avait prévenu Stéphane Séjourné au printemps. Les difficultés touchent l’ensemble de la chaîne de valeur, des équipementiers aux sites d’assemblage, avec des plans de suppressions d’emplois annoncés en Allemagne, en Italie et en Europe centrale. Selon l’ACEA, l’association des constructeurs européens, le secteur représente encore près de 13 millions d’emplois directs et indirects dans l’UE.

Batteries, préférence européenne et flottes d’entreprise

Pour accompagner cet assouplissement, Bruxelles a dévoilé un paquet de mesures industrielles. La Commission prévoit notamment 1,5 milliard d’euros de prêts à taux zéro pour soutenir la production de batteries en Europe, un segment stratégique dominé aujourd’hui par l’Asie. Plusieurs projets de gigafactories ont récemment été retardés ou redimensionnés, faute de rentabilité à court terme.

L’exécutif européen entend aussi accélérer le verdissement des flottes d’entreprises, qui représentent près de 60 pour cent des immatriculations de véhicules neufs dans l’UE. Des objectifs chiffrés par pays devraient être introduits dès 2026. Bruxelles souhaite également favoriser l’émergence de petits véhicules électriques produits en Europe et renforcer les exigences de contenu local dans les chaînes de production, au nom de la préférence européenne.

Des fractures politiques persistantes

Depuis des mois, la date de 2035 cristallisait les divisions entre États membres. L’Allemagne, soutenue par l’Italie et la Pologne, plaidait pour une réouverture du dossier, invoquant la protection de son industrie et de ses emplois. À l’inverse, la France et l’Espagne défendaient le maintien strict de l’interdiction, estimant qu’un recul fragiliserait les investissements déjà engagés dans l’électrique.

Les ONG environnementales dénoncent un signal brouillé. Transport & Environment évoque une « erreur stratégique » qui risque d’accroître le retard technologique de l’Europe face à la Chine. La Commission assume pourtant ce compromis, convaincue qu’un ajustement pragmatique vaut mieux qu’un objectif intenable. Derrière le débat climatique, c’est désormais la survie industrielle du premier secteur manufacturier européen qui se joue.

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