Il y a dix ans, Emmanuel Macron créait En marche ! avec l’idée d’un mouvement à son image, souple, vertical, affranchi des vieilles maisons partisanes. L’entreprise a réussi bien au-delà des prévisions initiales : conquête de l’Élysée en 2017, majorité absolue à l’Assemblée, recomposition du paysage politique autour d’un bloc central. Mais cette force portait en elle sa fragilité première : elle reposait d’abord sur un homme, bien plus que sur un parti, une doctrine ou des courants organisés.
Le reflux a commencé avant même la fin du second quinquennat. Aux européennes de juin 2024, la liste macroniste « Besoin d’Europe » n’a obtenu que 14,60 % des suffrages, très loin derrière celle de Jordan Bardella à 31,37 %. Puis la dissolution a achevé de fracturer le camp présidentiel : aux législatives de 2024, la nuance « Ensemble ! » n’a décroché que 150 sièges. Aujourd’hui, à l’Assemblée, ce bloc s’est institutionnellement émietté entre Ensemble pour la République, qui totalise 91 députés, Les Démocrates, 37, et Horizons & Indépendants, 35. Le macronisme n’a pas disparu, mais il s’est morcelé en formations distinctes, chacune cherchant déjà sa propre issue.
Un mouvement bâti pour gagner, pas pour survivre
C’est toute l’ambivalence de l’aventure macronienne. En 2016, la force d’En marche ! était précisément de ne pas être un parti comme les autres. Cette plasticité a permis la conquête rapide du pouvoir. Elle s’avère aujourd’hui un handicap. Faute d’appareil idéologique solide, de culture commune profondément enracinée et d’arbitrage possible après Macron, le système se défait en même temps qu’il prépare sa succession.
Même ses adversaires résument cette faiblesse. Bruno Retailleau jugeait ainsi en juillet 2025 que « le macronisme s’achèvera avec Emmanuel Macron », parce qu’il « n’est ni un mouvement politique, ni une idéologie : il repose essentiellement sur un homme ». Quelques semaines plus tôt, Sophie Primas, pourtant membre du gouvernement, avait elle aussi estimé que « le macronisme, probablement, trouvera une fin dans les mois qui viennent ».
Ces formules ont choqué le camp présidentiel parce qu’elles touchaient juste. La riposte a d’ailleurs révélé le trouble plus qu’elle ne l’a dissipé. Aurore Bergé a répondu : « Je ne crois pas que le macronisme s’arrête en 2027 et je ne le souhaite pas. » Mais ce volontarisme défensif dit aussi la crainte d’un effacement. Lorsqu’un courant politique doit affirmer qu’il existe encore, c’est souvent qu’il doute déjà de sa survie.
Gabriel Attal, Édouard Philippe, chacun sa sortie
Le plus visible, désormais, est la bataille des héritiers. Gabriel Attal tient l’appareil. Édouard Philippe travaille le temps long. Emmanuel Macron, lui, refuse de se laisser congédier trop vite. Lors des dix ans des Jeunes avec Macron, devenus les Jeunes en marche, le chef de l’État lançait qu’il aurait « besoin d’eux pour dans deux ans, pour dans cinq ans, pour dans dix ans ». Quelques instants plus tôt, Gabriel Attal promettait de « proposer un chemin » aux Français pour 2027. La scène résumait à elle seule l’état du macronisme : un fondateur encore omniprésent, et un successeur putatif déjà en campagne.
Mais le concurrent le plus solide n’est pas forcément celui qui contrôle Renaissance. Édouard Philippe a pris les devants depuis longtemps. En septembre 2024, il a officialisé sa stratégie avec une formule limpide : « Je serai candidat à la prochaine élection présidentielle. » Il a, dans le même mouvement, pris ses distances avec la dissolution, qualifiée de « décision funeste » ayant « tué la majorité présidentielle ». Autrement dit, l’ancien Premier ministre ne se présente déjà plus comme le continuateur fidèle du macronisme, mais comme l’homme de l’après, presque de la réparation.
Les sondages confirment cette hiérarchie naissante. Dans le baromètre Elabe d’avril 2026, Édouard Philippe remonte à 37 % d’image positive, devant Gabriel Attal à 33 %. Auprès des électeurs d’Emmanuel Macron, il repasse même devant, avec 75 % d’image positive contre 69 % pour Gabriel Attal. Dans les intentions de vote pour 2027 publiées fin mars par Elabe, Édouard Philippe est crédité de 20,5 % à 25,5 % selon les configurations, loin devant les autres prétendants du bloc central, et comme le seul capable de capter majoritairement l’électorat macroniste tout en mordant sur celui de la droite.
Renaissance survit, mais la maison mère ne tient plus le bloc
Gabriel Attal n’est pas pour autant sans ressources. Depuis son arrivée à la tête de Renaissance, il a tenté de redonner de la chair au parti. Le mouvement revendiquait 33 154 adhérents en juin 2025, après être tombé sous la barre des 10 000 au lendemain de la dissolution. Ce rebond montre qu’il existe encore une base militante, un réflexe d’appartenance, une volonté d’éviter la disparition pure et simple. Mais ces chiffres disent aussi autre chose : même revigoré, Renaissance reste petit à l’échelle d’un parti de gouvernement ayant dirigé le pays presque dix ans.
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Surtout, Renaissance ne suffit plus à structurer l’ensemble du camp central. Le groupe présidentiel à l’Assemblée ne recouvre qu’une partie de cet espace. François Bayrou garde son autonomie au MoDem. Édouard Philippe a sa propre maison avec Horizons. Des ministres venus d’autres traditions, parfois de droite, participent au pouvoir sans se revendiquer macronistes. Le camp présidentiel ressemble moins à un parti qu’à une fédération d’intérêts provisoires. C’est la conséquence logique d’un mouvement conçu pour agréger, non pour transmettre.
Le paradoxe final de l’« en même temps »
Le macronisme avait prospéré sur le dépassement des clivages. C’est peut-être ce qui l’empêche aujourd’hui de se survivre comme doctrine unifiée. Le « en même temps » a permis de gouverner, de coaliser, de désarçonner les partis installés.
Mais il ne fournit pas facilement un principe d’héritage. Faut-il aller vers un centre plus droitier avec Gabriel Attal sur les questions régaliennes ? Vers une droite modérée et gestionnaire avec Édouard Philippe ? Ou vers une simple coalition centrale sans nom, assemblée par nécessité face au RN et à la gauche ? Aucune réponse ne s’impose encore.
Le plus cruel, pour les macronistes, est que le paysage politique qu’Emmanuel Macron avait bouleversé se recompose désormais sans qu’il puisse en maîtriser l’issue. Sa cote de confiance n’est que de 23 % dans le baromètre Elabe d’avril 2026. Et dans la projection présidentielle du même institut, le RN arrive très nettement en tête à 35 %, quand le bloc central ne paraît compétitif qu’à condition de se ranger derrière un candidat qui prend déjà ses distances avec le macronisme originel, Édouard Philippe.
Dix ans après sa création, En marche ! n’est donc pas tout à fait mort. Mais son legs ressemble de plus en plus à un archipel. Une addition de fidélités, de marques, d’ambitions et de souvenirs, plutôt qu’à une force ordonnée prête à lui survivre.


