Depuis plusieurs jours, la colère agricole est de nouveau visible sur les routes françaises. En Occitanie, en Nouvelle Aquitaine ou dans le Massif central, des axes routiers ont été bloqués par des convois de tracteurs, notamment l’autoroute A64 entre Toulouse et Bayonne. À l’origine de cette nouvelle fronde, une décision sanitaire jugée brutale par les éleveurs, mais aussi un sentiment de ras le bol plus large, nourri par des années de tensions économiques, réglementaires et sociales.
Le point de rupture est survenu après la détection de cas de dermatose nodulaire contagieuse, une maladie virale touchant les bovins, sans danger pour l’homme mais très surveillée par les autorités vétérinaires. L’État a ordonné l’abattage intégral de plusieurs troupeaux, y compris lorsque seuls quelques animaux étaient contaminés, déclenchant une vague d’indignation chez les éleveurs concernés.
« On abat des bêtes saines »
Dans plusieurs exploitations du Sud Ouest, des troupeaux entiers ont été euthanasiés après la confirmation d’un cas positif. Une décision incomprise par de nombreux éleveurs, qui estiment que la vaccination aurait dû être privilégiée. « On abat des animaux qui ne sont pas malades, sans alternative réelle ni visibilité sur l’avenir de l’exploitation », déplore Léon Thierry, responsable local de la Coordination rurale.
Selon les syndicats agricoles, plusieurs centaines de bovins ont déjà été abattus depuis le début de l’épisode sanitaire. Les indemnisations promises par l’État sont jugées insuffisantes ou trop lentes à arriver. « On parle de cheptels constitués parfois sur plusieurs générations. Ce n’est pas qu’une perte économique, c’est un choc moral », insiste un éleveur de Haute Garonne.
Face à la mobilisation, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a annoncé le lancement d’une campagne de vaccination massive, visant près d’un million de têtes de bétail. Le gouvernement maintient toutefois l’abattage ciblé comme outil sanitaire, afin de préserver le statut sanitaire de la France et éviter des restrictions à l’exportation.
Un malaise qui dépasse la crise sanitaire
La dermatose nodulaire n’est pourtant que l’élément déclencheur. Sur les barrages filtrants et les ronds points occupés, les revendications dépassent largement la question sanitaire. Prix agricoles jugés trop bas, charges en hausse, normes environnementales perçues comme contradictoires et concurrence étrangère alimentent une exaspération diffuse.
« On nous demande de produire mieux, plus vert, moins cher, tout en ouvrant les frontières à des produits qui ne respectent pas nos standards », résume François Veillerette, porte parole de la Confédération paysanne. L’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur reste dans toutes les têtes, tout comme la pression des distributeurs sur les prix agricoles.
Selon l’Insee, le revenu moyen des exploitants agricoles reste inférieur de près de 30 % au revenu moyen national, malgré les aides publiques. Dans l’élevage bovin, la situation est encore plus tendue, avec une hausse marquée des coûts de l’alimentation animale et de l’énergie depuis 2022.
Des syndicats divisés, un État sous pression
La FNSEA adopte une ligne plus mesurée, appelant à un dialogue rapide avec les pouvoirs publics tout en reconnaissant la détresse du terrain. « La stratégie sanitaire doit être proportionnée et accompagnée d’un soutien économique clair », souligne Arnaud Rousseau, président du syndicat majoritaire.
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À l’inverse, la Coordination rurale et la Confédération paysanne réclament un moratoire immédiat sur les abattages et une généralisation de la vaccination sans euthanasie systématique. Sur le terrain, ces divergences n’empêchent pas la mobilisation commune, portée par un sentiment d’urgence et de déclassement.
Les préfectures redoutent désormais une extension du mouvement à d’autres régions et à des zones plus urbaines. Des appels circulent déjà pour converger vers Paris si aucune inflexion n’est annoncée rapidement par le gouvernement.


