À 22 ans, Jean Deichel a lu Arthur Rimbaud, réussi l'agrégation et la conviction un peu déraisonnable que la littérature peut changer des existences. Nommé professeur de français au collège Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, au début des années 1990, il découvre une institution autrement moins exaltante que les livres auxquels il a consacré sa jeunesse. Le principal est hostile, les collègues désabusés, les transports épuisants et les élèves parfois ingouvernables. Dans La Solitude des professeurs est infinie (Gallimard), en lice pour le Goncourt 2026, Yannick Haenel tire de cette confrontation un roman où l'enthousiasme tourne à la dérive, sans jamais tout à fait s'éteindre.
L'écrivain connaît intimement ce territoire. Agrégé de lettres modernes, il a enseigné pendant dix-sept ans, notamment dans plusieurs établissements franciliens. Son personnage, Jean Deichel, qui traverse une partie de son œuvre depuis Introduction à la mort française, n'est pourtant pas un simple autoportrait. Passionné de rock, sujet aux emballements amoureux comme aux accès d'angoisse, ce professeur fantasque aborde chaque cours comme une aventure littéraire dont personne ne lui a expliqué les règles.
La vocation à l'épreuve de l'institution
Les premières désillusions naissent moins du comportement des élèves que de la brutalité ordinaire de l'administration. Les inspections, les recommandations contradictoires et la hantise du désordre composent un environnement où l'enseignant débutant apprend rapidement à se méfier de ses propres convictions. « Un principal de collège m'avait dit qu'il ne fallait surtout pas sourire aux élèves, car sinon, ils allaient vous bouffer », racontait Yannick Haenel à Madame Figaro en septembre.
À cette violence institutionnelle s'ajoutent les humiliations quotidiennes, la précarité matérielle et les longues heures de RER. Mais le romancier refuse de cantonner son personnage au rôle du professeur martyr. Jean Deichel trébuche, s'enivre, s'éprend maladroitement d'une collègue, court autour du lac d'Enghien et s'abandonne à des rêveries extravagantes. La drôlerie des situations vient constamment contrarier le désespoir, donnant au récit une tonalité instable, parfois proche de la farce.
Rimbaud et Charlotte Delbo contre le renoncement
La littérature demeure l'ultime refuge de cet enseignant que les contraintes scolaires menacent d'engloutir. Une récitation du Roi de Thulé de Gérard de Nerval, puis une lecture collective de Charlotte Delbo consacrée à la déportation, deviennent des instants de grâce au milieu du tumulte. Yannick Haenel donne alors à la transmission une intensité presque mystique, comme si quelques vers pouvaient momentanément abolir la distance entre le professeur et ses élèves.
Cette ferveur porte aussi les excès du roman. La représentation d'une hiérarchie volontiers caricaturale et certaines envolées lyriques peuvent fragiliser la justesse de scènes autrement saisissantes. L'écrivain s'intéresse moins à la réalité sociologique de l'école qu'à la solitude existentielle de celui qui continue à croire en son métier lorsque l'institution semble l'avoir abandonné.
Les assassinats de Samuel Paty, en octobre 2020, et de Dominique Bernard, en octobre 2023, ont donné une urgence nouvelle à ce retour vers ses années d'enseignement. Déjà récompensé par le prix Médicis pour Tiens ferme ta couronne en 2017, Yannick Haenel signe ici un texte plus directement nourri par son expérience professionnelle. Également sélectionné pour le prix Femina et le Grand Prix du roman de l'Académie française, son livre compte parmi les huit ouvrages retenus pour la deuxième sélection du Goncourt.






