Un piano à queue Érard, un numéro de série, 68 037, et une disparition vieille de plus de quatre-vingts ans : Sonia Devillers a fait de cette énigme le point de départ d'une vertigineuse enquête sur la dépossession et la mémoire. Publié fin août chez Robert Laffont, Le Fabuleux Piano figure parmi les huit ouvrages encore en lice pour le prix Goncourt, dont les quatre finalistes seront dévoilés mardi 27 octobre. Une présence inattendue pour la journaliste de France Inter, qui côtoie désormais Philippe Jaenada, Yannick Haenel ou Olivier Rolin dans la course à la plus prestigieuse récompense littéraire française.
Derrière le mystère de l'instrument, jamais retrouvé, se dessine une tragédie autrement plus vaste. Celle des Enoch, dynastie parisienne d'éditeurs de musique dont l'histoire épouse les convulsions du XXe siècle, jusqu'à son anéantissement sous l'Occupation. L'enquête délaisse progressivement son objet initial pour redonner chair à une famille dont les nazis ont voulu effacer jusqu'aux traces matérielles.
Une famille de musiciens engloutie par la Shoah
En octobre 1943, les nazis pillent l'appartement de la famille Enoch, rue de Courcelles, à Paris. Parmi les biens emportés figure un précieux piano de concert fabriqué à la fin du XIXe siècle. Ses propriétaires, Daniel Enoch et son épouse Anna, sont déportés à Auschwitz, où ils sont assassinés. Leur fils Jacques Enoch, survivant de la persécution, tentera longtemps de retrouver l'instrument familial.
Pour reconstituer cette histoire, Sonia Devillers s'est plongée dans les archives des descendants et, surtout, dans les carnets personnels de Jacques Enoch, tenus pendant près de soixante ans. Au fil des pages surgit une famille qui avait accompagné la vie musicale française, des partitions de Maurice Ravel aux chansons de Joseph Kosma. Le récit dévoile aussi les compromissions du milieu artistique sous l'Occupation, lorsque certains compositeurs cherchèrent à se dissocier d'une maison d'édition devenue indésirable parce que juive.
La mémoire au bout des touches
Cette obsession pour un instrument disparu trouve son origine dans une autre histoire d'exil. La grand-mère maternelle de Sonia Devillers, professeure de musicologie à Bucarest, avait dû abandonner son piano en quittant la Roumanie communiste en 1961. Faute de numéro de série, sa petite-fille n'a jamais pu le retrouver. La découverte d'un avis de recherche concernant l'Érard des Enoch, publié par une universitaire américaine, lui ouvre alors les portes d'un univers méconnu : celui des milliers de pianos confisqués aux familles juives pendant la guerre.
Car le pillage nazi ne concernait pas seulement les tableaux de maîtres et les collections prestigieuses. Les appartements étaient méthodiquement vidés, les meubles triés et les instruments expédiés vers le Reich. « Aux yeux des nazis, ces pianos avaient infiniment plus de valeur que les Juifs », expliquait Sonia Devillers dans un entretien accordé à la presse régionale en août. Cette mécanique de spoliation, longtemps éclipsée par celle des œuvres d'art, constitue l'une des dimensions historiques les plus saisissantes de son livre.
Un récit qui bouscule les frontières du roman
Après Les Exportés, consacré à l'exil de ses grands-parents roumains, Sonia Devillers confirme son goût pour une littérature nourrie d'archives, où l'investigation tient lieu de construction romanesque. La force du Fabuleux Piano réside précisément dans cette tension entre le document et l'intime, sans chercher à combler artificiellement les silences de l'Histoire. Dans Télérama, la critique Nathalie Crom saluait dès août un récit capable d'éclairer avec justesse une dimension méconnue de la spoliation.
Sa présence dans la sélection du Goncourt interroge néanmoins les frontières du genre. Retenu parmi les romans par l'académie, Le Fabuleux Piano figurait parallèlement dans la catégorie des essais du prix Renaudot. Une singularité qui distingue Sonia Devillers des romanciers encore en compétition, alors que son ouvrage reste également en lice pour l'Interallié et le Grand Prix du roman de l'Académie française.





