La bataille engagée par la France contre l’accès des mineurs aux contenus pornographiques entre dans une nouvelle phase. Après avoir contraint les principales plateformes à mettre en place des dispositifs de vérification d’âge ou à se retirer du marché français, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, Arcom, s’apprête à demander le blocage d’un site en forte progression chez les plus jeunes.
Ce tournant illustre un phénomène bien connu des régulateurs numériques. À mesure que les grandes plateformes se conforment aux règles, les usages se déplacent vers des acteurs plus opaques, souvent hors de portée des autorités nationales. Un déplacement que l’Arcom entend désormais enrayer.
Le déplacement des usages, nouveau défi du régulateur
Selon les informations publiées, le site xGroovy est dans le viseur du régulateur, devenu « la plateforme sur laquelle les mineurs se rendent le plus » aujourd’hui . Ce basculement intervient après une série de mesures prises depuis la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l’espace numérique.
Les résultats de cette première phase sont significatifs. Entre août et novembre 2025, la fréquentation des sites pornographiques par les mineurs a reculé d’environ 40 %, conséquence directe de la mise en conformité ou du retrait des plateformes majeures. « À l’automne, tous les sites les plus importants en termes de consommation ont mis en place des mesures de vérification d’âge ou se sont retirés », souligne Martin Ajdari, président de l’Arcom .
Mais ce succès apparent masque un effet secondaire. « Manifestement, il y a un phénomène de report », observe le régulateur . En d’autres termes, les internautes mineurs ne disparaissent pas, ils migrent vers des sites moins régulés, souvent hébergés hors de l’Union européenne, sans structure juridique identifiable.
Des plateformes hors radar, difficiles à contraindre
Le cas de xGroovy illustre les limites du cadre actuel. Sans adresse postale dans l’Union européenne ni actionnariat clairement identifié, la plateforme échappe aux obligations imposées aux acteurs dominants. Dans ce contexte, l’Arcom privilégie une stratégie indirecte en visant les intermédiaires.
« On considère que l’on peut demander le blocage aux fournisseurs d’accès et aux moteurs de recherche », explique Martin Ajdari . Une approche déjà utilisée dans d’autres domaines, notamment la lutte contre le piratage ou certains contenus illicites.
Toutefois, l’ampleur du phénomène reste relative. Le régulateur précise que l’audience de ce type de sites demeure bien inférieure à celle des grandes plateformes historiques. « Ce n’est pas une consommation aussi massive, mais elle est significative », nuance le président de l’Arcom .
Cette fragmentation du paysage complique néanmoins l’action publique. Chaque blocage peut entraîner l’émergence de nouveaux sites, dans une logique de contournement permanente. Un jeu du chat et de la souris bien connu dans l’économie numérique.
Une régulation encore trop nationale
Au-delà du cas français, c’est l’efficacité même de la régulation qui est en question. L’Arcom plaide désormais pour une réponse coordonnée à l’échelle européenne, estimant que les initiatives nationales atteignent leurs limites face à des acteurs globalisés.
« Ce que l’on souhaite, c’est que la vérification de l’âge pour l’accès aux contenus pornographiques soit mise en œuvre à l’échelle de l’Union européenne », insiste Martin Ajdari . L’objectif est d’inscrire cette obligation dans le cadre du Digital Services Act, afin d’harmoniser les pratiques et d’éviter les stratégies de contournement.
Mais le chantier avance lentement. « Cela n’avance pas assez vite », reconnaît le régulateur . En attendant, la France poursuit une stratégie offensive, multipliant mises en demeure, injonctions et menaces de blocage.
Cette situation met en lumière un enjeu plus large pour les pouvoirs publics. Réguler Internet ne consiste plus seulement à encadrer quelques grandes plateformes, mais à suivre des écosystèmes mouvants, où les acteurs apparaissent et disparaissent rapidement.
Une pression appelée à durer
Face à ces défis, l’Arcom entend s’inscrire dans le temps long. « Il y a d’autres sites, dans l’Union européenne ou hors UE, qui remontent dans les audiences », alerte Martin Ajdari . Une dynamique qui impose une vigilance constante.
La stratégie française repose désormais sur un double levier. D’un côté, contraindre les acteurs visibles à se conformer aux règles. De l’autre, traquer les plateformes émergentes qui profitent des failles du système.
Reste une question centrale. Jusqu’où une régulation nationale peut-elle être efficace face à un Internet globalisé, où les contenus circulent sans frontières et où les acteurs les plus problématiques sont précisément ceux qui échappent à toute juridiction claire.


