Roland Lescure a troqué les bancs de l'Assemblée nationale contre les salles de réunion de la City. Jeudi 8 octobre, le ministre de l'Économie a rencontré à Londres une dizaine de banques internationales et de gestionnaires d'actifs pour défendre la signature française. Une opération de séduction devenue nécessaire alors que le rendement des obligations assimilables du Trésor (OAT) à dix ans a clôturé à 4,90 %, après avoir frôlé les 5 % en séance. Un niveau qui n'avait plus été observé depuis près d'un quart de siècle.

La veille, le locataire de Bercy avait déjà cherché à convaincre les investisseurs américains par l'intermédiaire du Wall Street Journal. Il doit poursuivre ses échanges vendredi au Luxembourg, en marge d'une réunion des ministres européens des Finances. En toile de fond, une inquiétude : la capacité du gouvernement français à faire adopter un budget crédible pour 2027, à quelques mois de l'élection présidentielle.

Les investisseurs japonais commencent à vendre leurs obligations françaises

La défiance ne se mesure plus seulement à la progression des taux. Plusieurs investisseurs étrangers réduisent désormais leur exposition aux titres français. Selon Le Monde, le gestionnaire japonais Sumitomo Mitsui a notamment liquidé ses positions en obligations souveraines françaises pour privilégier les dettes allemande et japonaise.

Ce mouvement est particulièrement surveillé par Bercy. Historiquement présents sur le marché obligataire européen, les investisseurs japonais disposent désormais de davantage d'opportunités sur leur marché domestique, où la remontée des taux rend les obligations nationales plus attractives. La détérioration des finances françaises renforce cette réorientation.

Le phénomène ne concerne pas uniquement l'Asie. Les gestionnaires internationaux exigent une rémunération supplémentaire pour détenir de la dette française. L'écart de rendement entre les obligations françaises et allemandes à dix ans atteint environ 140 points de base, contre des niveaux nettement inférieurs avant les récentes tensions politiques.

Pour Mohamed El-Erian, président du Queens' College de Cambridge et conseiller économique d'Allianz, la France figure désormais parmi les économies du G7 les plus exposées aux inquiétudes liées à l'endettement, aux côtés du Royaume-Uni et du Japon.

340 milliards d'euros à emprunter en 2027

La remontée des rendements intervient au moment où les besoins de financement de l'État atteignent des niveaux records. Selon l'Agence France Trésor, la France prévoit d'émettre 340 milliards d'euros de titres à moyen et long terme en 2027, contre 310 milliards cette année.

Cette augmentation tient notamment à l'arrivée à échéance d'obligations émises pendant les crises sanitaire et énergétique. L'État doit donc refinancer des emprunts contractés à des conditions bien plus avantageuses, tout en continuant à couvrir ses nouveaux besoins.

Le renchérissement du crédit se transmet progressivement aux finances publiques. Bercy prévoit que la charge de la dette dépassera 79 milliards d'euros en 2026 et 91 milliards en 2027. Une progression qui réduit les marges budgétaires disponibles pour financer les politiques publiques.

Le projet de loi de finances pour 2027 prévoit pourtant 43 milliards d'euros de mesures de redressement, avec l'objectif de ramener le déficit public à 5 % du PIB, contre 5,4 % attendus cette année. La dette publique devrait néanmoins poursuivre son ascension pour atteindre 121,7 % du PIB.

Bercy veut éviter une crise de confiance

Roland Lescure refuse toutefois de considérer la hausse des taux comme le signe d'une défiance généralisée. Lors d'une rencontre avec les journalistes économiques et financiers, mardi, il a assuré ne pas observer de ventes massives d'obligations françaises, évoquant plutôt une diminution de l'appétit des acheteurs.

Le ministre met également en avant la dernière adjudication de l'Agence France Trésor. Le 1er octobre, l'État a placé 12 milliards d'euros de titres, dans une opération qui a suscité une demande importante. Pour Bercy, cette capacité à emprunter démontre que la France conserve l'accès aux marchés malgré le coût croissant de son financement.

Mais les investisseurs attendent désormais davantage que des déclarations. L'absence de majorité stable à l'Assemblée nationale nourrit les doutes sur l'adoption du budget 2027 et sur la capacité du prochain gouvernement à poursuivre les efforts de redressement.

Dans un entretien au Wall Street Journal, Roland Lescure a promis que la France ferait « tout pour passer le budget, quoi qu'il en coûte ». Une référence à la formule employée par Mario Draghi en 2012 pour défendre l'euro, dont la portée reste toutefois différente : à Paris, le gouvernement doit avant tout convaincre les parlementaires de voter une trajectoire budgétaire acceptable pour les marchés.