Mardi, peu après midi, la scène se déroule en quelques minutes dans l’amphithéâtre Boutmy, à Sciences Po. Un groupe d’étudiants fait irruption en plein cours de finances publiques. Drapeaux palestiniens à la main, certains masqués, ils montent sur l’estrade et déploient une banderole visant Israël. Dans la salle, une cinquantaine de militants entonnent « Siamo tutti antifascisti ». Le professeur quitte immédiatement les lieux.
L’épisode, bref mais spectaculaire, s’inscrit dans une séquence désormais familière dans les universités parisiennes. Depuis plusieurs semaines, des rassemblements réguliers sont organisés, notamment à Sciences Po, où des actions hebdomadaires ont lieu dans le hall d’entrée.
« Une prise en otage des élèves et des professeurs »
Sur place, la confusion domine. Certains étudiants quittent l’amphithéâtre, d’autres assistent à la scène sans intervenir. Rapidement, les agents de sécurité ferment les portes du bâtiment. En début d’après-midi, la direction décide de boucler le site et de faire appel aux forces de l’ordre.
« C’est une action d’intimidation illégale », indique l’administration, alors que des contrôles d’identité sont effectués. Du côté des syndicats étudiants, les réactions sont immédiates. L’Uni appelle à une réponse « ferme », tandis que Nova dénonce « une prise en otage des élèves et des professeurs ».
Une contestation directement liée à la loi Yadan
À l’origine de l’action, une cinquantaine d’étudiants issus du comité Palestine de Sciences Po et de syndicats comme L’Union étudiante ou Solidaires. Leur cible est clairement identifiée : la proposition de loi portée par le député Sylvain Yadan, examinée le 16 avril à l’Assemblée.
Le texte entend renforcer la lutte contre les formes contemporaines d’antisémitisme. Il prévoit notamment de sanctionner les provocations, y compris implicites, à des actes terroristes et leur apologie. Surtout, il introduit un nouveau délit d’« appel à la destruction d’un État », en particulier celui d’Israël.
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C’est ce point précis qui cristallise les critiques. Pour ses opposants, la formulation est trop large et pourrait, à terme, restreindre certaines prises de position politiques liées au conflit israélo-palestinien.
« Une loi d’influence étrangère »
La contestation dépasse désormais largement le cadre de Sciences Po. Mardi, des actions ont également eu lieu à la Sorbonne, mais aussi à CentraleSupélec. Des assemblées générales ont été annoncées dans plusieurs universités pour les jours suivants.
Sur le terrain politique, le mouvement est immédiatement relayé. Le député Thomas Portes salue sur le réseau X des universités « qui se soulèvent » contre une « loi d’influence étrangère ».
Début avril, une pétition demandant le retrait du texte a dépassé les 500 000 signatures, avec le soutien de La France insoumise. Dans le même temps, un collectif d’associations a engagé des recours contre plusieurs établissements, dont Sciences Po et la Sorbonne, pour contester leurs partenariats avec des universités israéliennes.
Des campus redevenus des lieux de confrontation politique
Un an après les premières mobilisations liées au conflit au Proche-Orient, les universités parisiennes redeviennent des foyers de contestation. À Sciences Po, l’amphithéâtre Boutmy avait déjà été rebaptisé « Gaza » au printemps 2024, au plus fort de la mobilisation.
Cette fois, la séquence intervient dans un calendrier politique précis, à la veille d’un débat parlementaire sensible. Entre volonté de lutter contre l’antisémitisme et accusations d’atteinte à la liberté d’expression, la loi Yadan agit comme un catalyseur.


