À Marieville, à une quarantaine de kilomètres de Montréal, les boulons fabriqués par Infasco équipent depuis longtemps des bâtiments américains, jusqu’à l’Empire State Building. Avant le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, près de 90 % de la production de cette usine québécoise traversait la frontière. L’imposition de droits de 50 % sur l’acier canadien a brutalement changé la donne : en moins d’une semaine, l’entreprise a perdu environ un tiers de ses commandes. Sa maison mère, The Heico Companies, a gelé les embauches, fermé une usine dans la région et supprimé 140 postes, principalement au Québec.
David Jeannotte, directeur des opérations, a vu son propre frère perdre son emploi. Certains salariés ont accepté de réduire leurs heures, d’autres travaillent certains jours sans être payés. Pourtant, lorsque la conversation glisse de la guerre commerciale à l’indépendance du Québec, sa conclusion n’est pas celle que les souverainistes auraient autrefois espérée. « Tant que Trump sera dans son fauteuil, je ne pense même pas que nous ayons besoin de parler de cela », confie t il à Reuters.
Les tarifs de Donald Trump réveillent un patriotisme canadien au Québec
La guerre commerciale produit ainsi un paradoxe politique. Dans le passé, les périodes de difficultés économiques avaient parfois renforcé le sentiment que le Québec devait contrôler lui même son destin. Cette fois, l’adversaire est extérieur et clairement identifié. Aux droits de douane se sont ajoutées les menaces répétées de Donald Trump de transformer le Canada en « 51e État », ainsi que les attaques de son administration contre certaines règles québécoises de protection du français.
Le résultat se lit dans les sondages. Le soutien à l’indépendance tourne autour de 30 %, l’un de ses niveaux les plus bas depuis plusieurs décennies, alors même que le Parti québécois arrive légèrement en tête des intentions de vote pour les élections provinciales prévues au plus tard le 5 octobre. Autrement dit, une partie des électeurs pourrait voter pour Paul St Pierre Plamondon sans vouloir quitter le Canada.
Donald Trump est par ailleurs particulièrement impopulaire dans la province. Selon Angus Reid, seulement 10 % des Québécois avaient une opinion favorable du président américain en août. « Trump représente tout ce contre quoi le Québec s’est battu depuis soixante ans pour construire une société moderne et progressiste », estime Jonathan Kalles, ancien conseiller québécois de Justin Trudeau.
Même le Parti québécois repousse son référendum
L’effet Trump est suffisamment puissant pour avoir modifié le calendrier souverainiste. Paul St Pierre Plamondon s’est engagé le 18 août à ne pas organiser de référendum tant que Donald Trump restera président des États Unis. Il maintient la promesse d’une consultation durant un premier mandat, mais celle ci ne pourrait donc avoir lieu avant janvier 2029.
Le chef péquiste assume directement le lien avec l’instabilité américaine. Le débat sur l’avenir du Québec, explique t il, « ne doit pas être confisqué par les soubresauts de la politique américaine, ni par les coups d’éclat d’un président imprévisible, ni par des campagnes de peur ». Stéphane Bédard, ancien chef intérimaire du Parti québécois, reconnaît lui aussi que « le facteur externe de Trump a créé beaucoup d’insécurité » et que le report est devenu un choix réaliste.
La décision montre à quel point la guerre commerciale bouleverse les lignes politiques habituelles. Mark Carney, fédéraliste, et Paul St Pierre Plamondon, indépendantiste, défendent aujourd’hui tous deux la nécessité de protéger le français face aux exigences américaines. Le premier ministre canadien a encore refusé ces derniers jours un accord commercial qui aurait, selon Ottawa, remis en cause certaines règles québécoises d’étiquetage et de protection linguistique.
Dans les usines, l’unité canadienne devient une assurance contre Trump
Cette solidarité trouve surtout un écho dans les secteurs les plus exposés. Le Québec concentre une part importante des industries canadiennes de l’acier et de l’aluminium. La Banque de Montréal ne prévoit plus qu’environ 1 % de croissance pour la province cette année, contre plus de 2 % en Alberta et en Saskatchewan. Ottawa a déjà engagé plus de 20 millions de dollars canadiens auprès de 27 organisations québécoises de la filière aluminium afin de soutenir leurs investissements et préserver environ 1 775 emplois.
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Pour les souverainistes, la bataille idéologique n’est pas abandonnée. Marie Anne Alepin, présidente de la Société Saint Jean Baptiste de Montréal, défend exactement la lecture inverse : « Le Canada n’est pas capable de défendre les intérêts du Québec. » Selon elle, la crise montre justement que la province devrait disposer de son propre siège à la table des négociations commerciales.
Mais dans les secteurs directement touchés, l’argument peine actuellement à convaincre. Vincent Rainville, quatrième génération d’une famille d’éleveurs laitiers et propriétaire de plus de 250 vaches, observe que les mesures américaines frappent simultanément les provinces et les industries. « Ce n’est pas seulement le Québec, c’est tout le Canada », explique t il. Et même s’il était indépendantiste, ajoute le producteur, ce ne serait « pas le moment » d’en parler.


