À six heures trente, dans la campagne du Bessin, le moteur du tracteur de Julien Lefèvre rompt le silence de la ferme. L'agriculteur de 43 ans doit préparer une parcelle avant les prochaines pluies. Mais avant de monter dans sa cabine, il s'arrête devant la cuve de gazole installée derrière le hangar. « Avant, je regardais surtout la météo pour organiser mes journées. Maintenant, je regarde aussi le prix du carburant. Et franchement, ça commence à devenir épuisant », confie-t-il en replaçant le pistolet sur son support.

À la tête d'une exploitation de 120 hectares, entre céréales et élevage bovin, Julien Lefèvre a vu ses dépenses de carburant grimper avec les tensions sur les marchés pétroliers. Sa dernière commande lui a coûté plusieurs centaines d'euros supplémentaires. « Le problème, c'est qu'on ne peut pas arrêter les tracteurs. Les champs ne vont pas se travailler tout seuls. »

« Une journée de travail peut coûter plusieurs centaines d'euros »

Dans la cour de l'exploitation, deux tracteurs et une remorque attendent leur prochaine utilisation. Julien Lefèvre fait rapidement les comptes. Entre les travaux des champs, le transport des récoltes et l'alimentation du bétail, plusieurs milliers de litres de gazole non routier sont nécessaires chaque année. « Quand le litre augmente de vingt centimes, ça représente vite des milliers d'euros. Et cet argent, il faut le trouver quelque part. »

L'agriculteur a déjà renoncé à remplacer l'un de ses engins vieillissants. Il regroupe désormais certaines interventions pour limiter les trajets et privilégie, lorsque c'est possible, le matériel partagé avec ses voisins. « On fait attention à tout. Mais économiser du carburant, ce n'est pas comme éteindre une lumière. Si une parcelle doit être travaillée, on n'a pas vraiment le choix. »

Cette dépendance est loin d'être marginale. Selon les données du ministère de l'Agriculture portant sur 2023, le gazole représentait 59 % de la facture énergétique des exploitations françaises. En 2026, la flambée des cours pétroliers a conduit le gouvernement à mettre en place une aide de quinze centimes par litre de gazole agricole, prolongée jusqu'à la fin de l'année.

Des aides qui ne suffisent pas à rassurer

À quelques kilomètres de là, Claire Morel, éleveuse laitière de 38 ans, partage les mêmes inquiétudes. Dans son bureau, les factures s'accumulent entre les relevés de la laiterie et les échéanciers bancaires. « On nous parle des aides, mais les fournisseurs, eux, veulent être payés tout de suite. Quand on commande du carburant, on sort l'argent immédiatement. »

La hausse du gazole s'ajoute à celle d'autres dépenses indispensables au fonctionnement de son exploitation. L'électricité, l'entretien du matériel et les engrais compliquent encore ses prévisions. « On ne sait jamais vraiment ce qui va nous tomber dessus le mois suivant. Alors on évite de dépenser, même pour des choses dont on aurait besoin. »

Le remboursement exceptionnel annoncé par l'État apporte un soulagement limité, estime l'éleveuse. Son exploitation reste soumise aux variations du marché, tandis que les prix de vente de sa production ne suivent pas nécessairement la progression de ses charges. « Quand le carburant augmente, personne ne vient nous payer le lait plus cher du jour au lendemain. »

« Mon fils me demande pourquoi je continue »

Pour Julien Lefèvre, les difficultés financières commencent également à peser sur la vie familiale. Son fils de 17 ans, qui envisageait autrefois de reprendre l'exploitation, s'interroge désormais sur son avenir. « Il me voit travailler soixante heures par semaine et passer mes soirées sur les comptes. Il me demande pourquoi je continue si c'est pour être toujours inquiet. Je ne sais pas quoi lui répondre. »

Dans le hangar, le tracteur démarre une nouvelle fois. Julien Lefèvre doit encore travailler trois parcelles avant la tombée de la nuit. Il jette un regard vers la jauge de carburant, puis consulte les prévisions météorologiques sur son téléphone. La pluie est annoncée pour jeudi. Il faudra terminer les travaux avant.